" Bill, votre oncle est sur le point d'avouer, il nous faut votre témoignage, rien qu'un bout et on pourra le serrer.. "
Il a à peine terminé sa phrase que je sens la main de Bill quitter la mienne. Il se lève, saute de son lit et tente d'arracher les fils de sa perfusion.
" NON ! NON ! "
[...]
Je réagis au quart de tour et me rue sur lui alors qu'il tente par tous les moyens d'arracher les aiguilles plantées dans sa veine. Deux des trois flics accourent derrière moi pour m'aider. Bonne intention certes mais mauvaise idée. Bill se débat encore plus, deux policiers tentent de l'immobiliser pendant que l'officier Sprenza le ceinture, sûrement pour éviter qu'il ne se blesse.
Je guette la panique dans les yeux de Bill, qui ne tarde pas à se manifester. Il lance désespérement des coups de pieds dans l'air, le visage à nouveau baigné de larmes.
Je n'hésite pas et fonçe pour le plaquer contre le lit d'hôpital. J'explique aux flics la situation en trois mots. Laissez-moi faire, il ne supporte pas les contacts physiques, reculez, laissez-moi le calmer, lâchez-le.
Je le force à s'asseoir, gardant ses mains dans les miennes pour qu'il arrête de tirer sur ses fils et lui parle tranquillement. Lui demande de se calmer, que tout va bien, que je suis là.
" NON NON ! Vous pouvez PAS.. Je.. VOUS POUVEZ PAS ! "
Je resserre mon emprise.
" Tom, c'est pas possible ! Dis-leur de pas faire ça ! IL FAUT QU'ILS LE LAISSE. S'il te plaît, dis-leur ! Je..JE PEUX PAS, JE DIRAI RIEN ! TOM, DIS-LEUR !
- Bill, c'est pas possible ça, tu dois le faire, je sais que c'est dur mais IL LE FAUT. Calme-toi, arrête de t'agiter, ça ne sert à rien.
- Mais j'ai QUE LUI. J'AI QUE LUI TU COMPRENDS ??? Tout ce qu'il fait, quand il est violent, quand il boit.. C'est PAS sa faute Tom ! Je sais que c'est pas bien.. Je sais mais c'est pas sa faute, IL EST MALADE TOM. IL PEUT PAS ALLER EN PRISON.
- Bill, calme-toi.. "
Il comprend visiblement que je suis plus concentré sur ses mouvements que ses paroles et s'immobilise.
" ECOUTE-MOI. Tom, j'ai plus que lui ! J'ai perdu ma famille, c'est le seul qui me reste ! J'ai personne ! J'suis prêt à accepter s'il le faut ! Ca fait 10 ans que ça se passe comme ça, j'peux bien tenir encore deux ans ! C'est pas sa faute, il va pas bien ! C'est une victime, pas un criminel ! Tom, tu les laisseras pas les mettre en prison ! Dis-moi que tu les laisseras pas ! "
Je lui caresse doucement les cheveux.
" Ca ne peut plus durer Bill, je te promet que tout sera pris en compte pour David, qu'il n'y aura pas d'injustice, je te promet ! Mais il faut que tu nous parles, t'as plus le choix ! "
" Dis-moi que tu vas parler Bill.. "
[....]
Oui. Bill a parlé. Hier. Pendant 3/4 d'heure. Sans s'arrêter. Il a raconté David, il s'est raconté. Il a raconté sa vie. Sa vie de gamin à l'écart de tout, de tous.. Mis à l'écart par la vie.
David a été incarcéré. Accusé de violences volontaires, maltraitances à outrances sur mineur, non-assistance à personne en danger, privation de soins.
Il risque 8 ans derrière les barreaux.
Je l'ai dit à Bill tout à l'heure.
J'ai passé la nuit à l'hôpital avec lui, je me la suis jouée clandestin, les visites étant interdites après 20 heures. Pour ça, je me suis caché sous le lit pendant une demi heure. Ca l'a bien fait rire. Rien que pour le voir sourire encore, j'aurais été prêt à y passer la nuit, sous ce lit. N'empèche que j'ai dormi avec lui.. Et que l'infirmière nous a retrouvés endormis, serrés l'un contre l'autre. Qu'on s'est bien fait engueulés. Mais que j'ai surpris la bonne femme sourire, genre attendrie alors qu'elle quittait la chambre. Notre couple émeut j'ai l'impression. J'ai prévenu ma mère hier soir de ce qui se passait, elle était hystérique, je ne serais pas surpris de la voir débouler dans l'après-midi.
Là, tout de suite, il est midi. On est allongés tous les deux sur son lit, sous les couvertures. Bill sort en fin d'après-midi de l'hôpital, le temps que les services sociaux remplissent les derniers papiers pour le foyer où il va être hébergé. C'est un centre réservé aux jeunes, un truc d'aide à l'enfance, à 40 km de Barreaux. Bill y est placé pour une durée indéterminée, pour l'instant, ce sera 3 semaines. Le temps qu'une date soit choisie pour le procés de David. Il va probablement être jugé en comparution immédiate. Avec de la chance, dans moins d'un mois, tout est rêglé. Reste la question de Bill. On en parle beaucoup, je pense que c'est bien. Où ira-t-il après ?
" J'te l'avais jamais dit mais y'a un moment où on n'a pas vécu qu'à deux avec David... Quand j'avais 11 ans, un truc comme ça. Une femme a habité avec nous, Katrina, et son fils Gustav. David et elle sont restés deux ans ensemble mais elle est partie. Il était trop impulsif, trop violent, 'fin bon tu vois quoi.. Quand elle est partie, elle a signalé aux flics et auprés d'un centre de protection de l'enfance qu'il se passait des trucs pas nets dans cette maison, mais ils ont rien fait, David les a embobinés.. On est un peu restés en lien, on s'est écrit, et puis David s'est mis a prendre mon courrier et à jeter mes lettres qu'il était sensé envoyer. Je m'entendais bien avec elle..
- Si tu me dis ça, c'est que tu penses à elle pour t'héberger.. Plus tard ? "
Il secoue les épaules, prend un air renfrogné et glisse un timide : " J'sais pas.. On verra. "
" Oui, on verra. " Je souris et l'embrasse.
Il prend ma tête dans ses mains et s'allonge sur moi, ses jambes entourant légèrement ma taille. J'aime quand il fait ça, j'aime qu'on soit proches de cette façon-là. Il met sa joue contre la mienne et la frotte. Puis il me regarde.
" T'es beau Tom. "
Je ramène de petites mèches de cheveux noirs en arrière et l'embrasse.
Bill est de mieux en mieux par rapport à notre relation. Je le sens de plus en plus confiant, plus serein. Ca fait plaisir à voir.
" Tu sais, toi aussi dans ton genre t'es mignon.. "
Il rigole et glisse à côté de moi, je l'enlace.
" On a fait le plus dur mon coeur. Surtout toi. Tu vas pouvoir commencer à vivre.
- Et tu seras là.. ?
- Toujours. "